16/06/2007

suite et fin de l'histoire

"Aaaaaaaaaaah!" gémit-il en touchant terre. Il ne fit qu'un bond hors de son kayak et se mit à courir, sa canne à pêche serrée contre lui, traînant derrière lui, avec sa ligne, le cadavre de corail blanc de la Femme Squelette, toujours emberlificoté dedans. Il escalada les rochers. Elle suivit. Il se mit à courir sur la toundra gelée. Elle suivit. Il courut sur le poisson qu'on avait mis à sécher dehors, le réduisant en pièces sous ses mukhluks.

            Elle suivait de tout du long. En vérité, elle s'empara au passage d'un peu de poisson séché et se mit à le manger, car il y avait bien longtemps qu'elle ne s'était nourrie. Enfin, l'homme atteignit son igloo, plongea dans le tunnel et rentra à l'intérieur à quatre pattes. Hors d'haleine, il reste là, à hoqueter dans l'obscurité, le cœur battant la chamade; Enfin en sécurité, oh oui, oui grâce aux dieux, Corbeau oui merci Corbeau et Sedna, la toute-bienfaisante, en sécurité enfin…

            Et voilà que lorsqu'il alluma sa lampe à huile de baleine, c'était là, elle était là, recroquevillée sur le sol de neige, un talon par-dessus l'épaule, un genou contre la cage thoracique, un pied sur le coude. Plus tard, il serait incapable de dire ce qui le poussa – peut-être la lueur du feu adoucit-elle ses traits , ou bien c'était le fait qu'il était un homme seul. Toujours est-il que la respiration du pêcheur se fit plus attentive, que doucement, il tendit ses mains rudes et, avec les mots d'une mère à son enfant, il se mit à la désenchevêtrer de la ligne.

            "Na, na…" Il commença par désentortiller la ligne de ses doigts de pied, puis de ses chevilles. "Na, na…" Il travailla jusqu'à la nuit, jusqu'à ce qu'i la vête de fourrures pour lui tenir chaud. Et les os de la Femme Squelette étaient dans l'ordre qui convenait.

            Il fouilla dans ses parements de cuir, prit son silex et se servit de quelques-uns de ses cheveux pour faire un supplément de feu. Tout en huilant le bois précieux de sa canne à pêche et en moulinant la ligne, il la regardait. Elle, dans ses fourrures, ne disait mots – elle n'osait pas – de peur qu'il ne s'empare d'elle, la jette sur les rochers et la mette en pièces.

            L'homme commença à somnoler. Il se glissa sous les peaux et bientôt se mit à rêver. Or parfois, dans le sommeil des humains, une larme vient à perler à leur paupière ; nous ignorons quelle sorte de rêve en est la cause, mais ce doit être un rêve triste, ou bien un rêve où s'exprime un désir. C'est ce qui se passa pour cet homme.

             La Femme Squelette vit la larme briller à la lueur du feu et soudain elle eut terriblement soif. Elle déplia ses os et se glissa vers l'homme endormi, puis posa sa bouche sur la larme. Cette unique larme fut une rivière à ses lèvres assoiffées. Elle but encore et encore, jusqu'à étancher la soif qui la brûlait depuis si longtemps.

            Pendant qu'elle était allongée auprès de lui, elle plongea la main en l'homme endormi et mit au jour son cœur, ce puissant tambour. Elle s'assit et tapa sur les deux côtés du cœur : Boum, boum! Boum, boum!

            Tandis qu'elle jouait ainsi, elle se mit à chantonner : "De la chair, de la chair, de la chair!" Et plus elle chantait, plus son corps se couvrait de chair. Elle chanta pour une chevelure, elle chanta pour des yeux, elle chanta pour des mains potelées. Elle chanta pour une fente entre ses jambes, pour des seins longs, assez profonds pour tenir chaud, et tout ce dont une femme à besoin.

            Et quand se fut terminé, elle chanta pour ôter les vêtements de l'homme endormi et se glissa avec lui dans le lit, peau contre peau. Elle rendit à son corps le tambour magnifique, son cœur, et c'est ainsi qu'ils se réveillèrent, l'un et l'autre emmêlés d'une façon différente, maintenant, après la nuit passée, de bonne et durable façon.

            Les gens qui ont oublié ce qui avait causé son malheur, au départ, racontent qu'elle s'en alla avec le pêcheur et qu'ils furent largement nourris par les créatures de la mer qu'elle avait connues durant son séjour dans l'eau. Cette histoire, disent-ils, est vraie, et ils n'ont rien à ajouter.