12/11/2009

Le cri !

Le cri, déjà présent dans l'Ancien testament - son expression se retrouve dans le Livre de Job, les Psaumes et Isaïe -, est ancré dans les traditions. D'un mot, le cri fait partie de la vie : crier, est vivre. André Chouraqui traduit Coran par Cri.
Pourtant, cette vérité première est aujourd'hui bien oubliée.

Si l’obscène est souvent rattaché à une image violente, qui choque, qu’en est-il de l’obscène dans son expression sonore ? L’obscène montre, ce qui ne devrait pas être vu et fait entendre ce qui ne devrait pas être entendu. L’obscène est mise à nu de ce qui devrait être caché, d’où une fascination pour ce dévoilement de l’interdit. Parce que la voix peut devenir « dissimulation honteuse » ou « excès de l’impudeur » elle devient un outil de l’obscène.
De même que l’obscénité n’est pas à restreindre au pornographique, de même le cri obscène ne fait pas seulement référence aux sons émis lors du rapport sexuel. La voix représente l’intimité même, ma voix c’est moi. Le cri est l’étalage brutal de cette même intimité ; c’est en cela qu’il est obscène. L’obscénité du cri, c’est la nudité même du criant, la réception de ses entrailles sonores, une déchirure du silence à l’instar de l’ouverture organique, de la béance qu’il produit. Comme un corps ouvert étranger que l’on ne devrait pas pénétrer du regard. L’obscène correspondait au XVIe XVIIe siècle à l’exhibition de l’intérieur du corps. On pense là bien sûr à l’ouvrage de Georges Didi-Huberman « Ouvrir Vénus », dont le titre résonne comme une transgression. Le cri offre une vision sonore de cet intérieur. Il ne faut pas crier, car cette non-maîtrise de soi, cette manifestation de détresse intérieure est obscène.
Le cri oblige l’ouïe à admettre ce qu’autrui ressent au plus profond de lui-même il est toujours question d’entrailles. Le cri est déchirure, il troue le calme :

« Vous n'entendez jamais les cris, ou leur équivalent, parce qu'on évite aujourd'hui le voisinage de l'inhumain », dit le narrateur du récit la Maladie de la chair de Bernard Noël à son interlocutrice. La Maladie de la chair p.28

Il faut sortir de la conception du cri comme cri inarticulé. Le cri est aussi articulé. Le cri c'est aussi le sens, ce qui est dit. Le cri c'est aussi la dénonciation, la révolte, le pornographique, l'obscène. La littérature est l'expression du mal, dit Georges Bataille. Le mal et le cri : deux mots pour exprimer une même sensation, un même pressentiment de l'écriture.
Le cri de la souffrance est le cri de la bête. Ou son gémissement. Pleurer n'est que l'expression d'un cri subi. La douleur est du côté du soma, la souffrance du côté de la psyché. L'une est plus près du corps, l'autre de l'intellect. Entre cri brut, et cri intellect. Antonin Artaud l'a clairement exprimé dans « Position de la chair ».

« Ces forces informulées qui m'assiègent [...] qui du dehors ont la forme d'un cri. Il y a des cris intellectuels, des cris qui proviennent de la finesse des moelles. »

La folie est la réponse à la douleur, de souffrir. Qui parfois débouche sur le cri, libératoire. Du cri ne pouvant sortir, du non-cri, au silence, et du silence, de l'avant cri, au cri.

« Obscénité du cri qui déchirant le voile du silence, semble mettre à nu toute l’horreur » Michel Leiris, Á cor et à cri, réf. note 4, p.103.

Les cris inarticulés peuvent cependant, dans leur manière d’être émis, devenir discours. Charlie Chaplin l’illustre dans son film ; Le Dictateur, dans lequel il prononce un discours qui n’est en fait qu’une suite de cris martelés. Il parodie ainsi dans cette splendide performance vocale les vociférations obscènes de A H. Les paroles ne comptent plus, ce qui compte pour l’orateur, c’est de fasciner les foules. Au-delà des paroles, le son du discours est obscène. Cette obscénité du discours est liée à la représentation, à la mise en scène de la voix, l’art d’utiliser sa voix est un moyen d’emmener autrui où l’on veut.

« Fasciner est peut-être l’essentiel de l’acte obscène. Ceci ferait glisser l’obscénité du côté des mécanismes du pouvoir ."

Jean Luc Berlet pour accordphilo

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