04/11/2008

C H R I S T O P H E T A R K O S !!!!!

Evidemment ! Christophe TARKOS !

Je suis né en 1963. Je n'existe pas. Je fabrique des poèmes.

1 je suis lent, d'une grande lenteur

2 invalide, en invalidité

3 séjours réguliers en hôpitaux psychiatriques depuis 10 ans

tarkos

 La surprise et l’entraînement que suscite la lecture ou l’audition de cette poésie, sa force hypnotique n’in­terdisent pas de l’inscrire dans un faisceau de généalogies dont elle croise les tensions, et ressuscite les effets. Sa combinatoire grammaticale et lexicale évoque les jeux de répétition et de permutation de Gertrude Stein ; son acharnement réitératif, son malaxage de mots réduits à une purée de sons, ses écarts vers les onomatopées pour­suivent l’Ur sonate de Kurt Schwitters comme les pages les plus enragées des derniers cahiers d’Artaud. Sa logor­rhée rappelle les tentatives de suspendre le contrôle de la pensée, comme le tenta le premier surréalisme, celui des tentatives d’automatisme ; elle évoque aussi les emballe­ments de l’innommable beckettien, la physique verbale de l’insubordination recherchée par Michaux dans les drogues, la matérialité du texte envisagée comme un corps en mouvement par Guyotat, etc. L’agencement des plateaux littéraires qui constituent le substrat géo­poétique de cette oeuvre n’entend pas lui dénier son ori­ginalité, mais l’inscrire dans cette histoire moderne qui, de loin en loin, a toujours eu la tentation de s’affranchir du sens donné des mots, de l’épuiser, de le pervertir par une vitesse d’élocution nouvelle, afin que « le proche ou concret rappel » du sens n’encombre plus le dire et lui permette d’atteindre, « musicalement » le monde.

Si elle ne prétend rien atteindre, la poésie de Christophe Tarkos s’énonce pourtant clairement comme une discipline spirituelle, un « text building » selon la définition très juste qu’en donne Christian Prigent. Elle vise à préparer une autre pensée, « la pensée difficile ».

Renaud Ego

Le monde est là pourtant, scrupuleusement inventorié (les petits riens de la vie, tuyaux, cartons, carrelages et linoléums ; les démêlés avec la nomination, les poussées de fièvre ontologique...). Mais comme évincé par la mastication verbale. Le flux de langue note un étonnement narquois devant l’afflux des choses. Il se déroule sur une réalité qu’il reflète non pas à la manière d’un miroir stendhalien, mais plutôt comme une doublure d’autant plus inadéquate qu’elle mime l’adéquation limpide, la littéralité. Il passe sur le monde sans le toucher ni être touché par lui. Et il tourne alors dans une vacuité dérisoire, glosant à l’infini (mais sans lourdeur métapoétique ni métaphysique grincheuse) sur l’inadéquation de la langue aux corps, aux choses, au réel. Peu d’écrivains savent nous introduire avec un aussi imparable mélange de tendresse subtile et de cruauté pince-sans- rire au malaise de la langue qui passe comme une lame entre le monde et nous.

Derrière, bien sûr, il y a, mettant à distance l’excentricité expressionniste des avant- gardes récentes (trivialités carnavalesques, pathos du corps et passion néologique), le souvenir de l’objectivisme et de l’ironique grammaires poetic’ d’Olivier Cadiot. Et plus loin la répétitivité non figurative, plane, atone et tautologique de Gertrude Stein.

Mais peu importent les paternités. Avec les textes de Tarkos nous voyons à nouveau la langue infidèle refluer sur le sable instable du réel. Ce reflux abandonne une écume de rien du tout, un presque-rien volatil qui aère l’opacité du monde comblé de choses à vendre, d’images chromos, de corps lourds, de pensées soumises, d’âmes angoissées. Ce presque- rien qui revient sans cesse inquiéter l’idylle ahurie entre choses et langues, ça s’appelle peut-être poésie.

CHRISTIAN PRIGENT
Christophe Tarkos est mort le 30 novembre 2004.

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